WHO de Wil Aime, la permission de critiquer l'art d'un Noir
“Le public antillais est le pire du monde”... Je n’en peux plus de cette réflexion d’une anticaribéanité intériorisée. C’est la version locale du “la communauté noire ne soutient pas” que les créateurices noir.e.s ont accepté de la part des experts du marketing qui ont construit tout un système culturel mondial sur l’exploitation des Noir.e.s et des arts noirs. “Il n'y a pas de public noir, la communauté noire ne soutient pas…” C'est faux.
Je n’ai pas besoin de statistiques pour prouver qu'une partie de la population mondiale est obligée de consommer des cosmétiques pour avoir l'air professionnel, est obligée de maîtriser une culture (littérature, musique, cinéma, peinture) dont elle est exclue mais qui est la clé pour obtenir des diplômes et mettre toutes les chances de son côté pour se payer un mode de vie à peu près décent. Et cette obligation commence dès le plus jeune âge… Pendant que nous sommes occupés à apprendre à exister à la marge d’un système construit à travers le filtre colonial, beaucoup d’entre nous oublient de construire leurs propres goûts, leurs standards et de s’y tenir même quand les autres sont en désaccord voire les critiquent.
Le marketing pour les Noirs en France s’est toujours limité à “soutiens-moi parce que je suis Noir comme toi”. Cette naïveté n'a de sens que s'il n'y a pas d'alternative avec une expérience de consommation plus agréable. Je ne dis pas que le produit serait meilleur ailleurs. Je dis que l’expérience de consommation est plus agréable ailleurs parce que le marketing ailleurs ne rappelle pas au public noir toutes les 5 secondes “vous les Noirs, vous êtes méchants, vous n’êtes pas solidaires donc prouvez que que c’est faux”. Le marketing des autres les ignore mais au moins ne les insulte pas directement. La conséquence du point de vue du public noir est qu'il n'a pas de repères précis pour juger de la qualité d’un produit parce que les experts du marketing estiment que ce public ne mérite pas qu'on prenne le temps de lui montrer en quoi tel produit culturel sera un plus dans sa vie.
Instinctivement, Wil Aime a utilisé une approche différente. Peut-être grâce à l'insouciance de la jeunesse ou peut-être parce qu'il avait déjà une certaine maîtrise des cultures dominantes. En tout cas, il a eu l’approche naturelle de tout artiste. Il a fait un art qu’il avait envie de faire et qu’il pouvait défendre sans se minimiser. Autrement dit, il n'a jamais eu un discours autodévalorisant pour se faire accepter. En retour, il a attiré un public qui a grandi avec lui et qui s’est élargi progressivement. En sous-titrant ses vidéos en anglais, il a fait la démarche de rendre son art accessible à un public plus large à une époque où les IA de traduction automatiques n’étaient pas aussi développées qu’aujourd’hui. D’ailleurs, l’expérience de visionnage est quasiment identique parce que les dialogues en français sont écrits d’une façon qui requiert peu d’adaptation en anglais… Ce qui signifie qu’il était intentionnel dans sa volonté de construire son public international.
J’ai suivi de loin sa carrière à partir de 2016. Ces sketchs de Vine tournaient encore dans les communautés noires francophones de l'époque. J'étais trop âgée pour être son public cible, mais j'avais suffisamment d'expériences diversifiées de l'audiovisuel pour reconnaître son potentiel. Sur les 3 ans qui ont suivi, ses vidéos sont devenues de plus en plus élaborées et ont touché un public diasporique au-delà des frontières de la France. Les thématiques concernaient des émotions universelles mais le fait de se mettre en scène lui permettait de leur donner un visage noir. Et c’est ce que le public noir a toujours voulu : des histoires avec des Noirs sans que ce ne soit que des histoires de Noirs. On (et ne faites pas genre ce n’est que moi) peut lui reprocher une vision colorblind et critiquer ses personnages féminins mais chaque histoire donnait au public l’impression d’être quelqu’un d’important parce que lui avait pris le temps de mettre en lumière des moments de doute, de mal-être universels sans les ridiculiser ou les banaliser. Il avait donné l’espace au public de réfléchir, de s’interroger et d’être en désaccord. Ses vidéos permettaient aux gens de créer du lien entre eux et d'échanger. Ce n'est pas tant que chaque détail comptait, c’était plutôt chaque réflexion comptait. Et c'était okay de changer sa réflexion en cours de route parce que changer d'avis sur les dilemmes de ses vidéos ne signifiait pas avoir tort.
Pour WHO, le contexte est différent. Désormais, les gens ont peur de passer pour des idiots et préfèrent reprendre à leur compte les avis des quelques créateurices de contenu qui s’expriment avec éloquence sans jamais remettre leurs propos en question. Autrement dit, il y a une injonction à être d’accord tout le temps parce que les gens ne se sentent pas à la hauteur pour s’aventurer sur un débat de fond. Dès les premiers avis négatifs sur le film WHO, la Wesh Wesh Fréroterie s’est activée. Des vidéos en soutien sont apparues pour défendre le cinéaste Wil Aime au lieu de défendre le film. En ayant pour seuls arguments que c’est son premier long-métrage, qu’il a tout fait en indépendant et que son film a le mérite d’exister, ces vidéos de soutien ont montré une incapacité à avoir un discours critique sur ce qu’on aime. Heureusement, cette injonction au soutien aveugle des Noirs n’a pas été suivie. C'est un soutien éclairé qui s'est mis en place. Des créateurices de contenu ont continué à parler du film en détail en expliquant ce qui fonctionnait ou pas de leur point de vue, en partageant leurs théories avec des arguments précis. Toutes ces reviews révèlent deux choses :
WHO est analysé par rapport aux vidéos précédentes de Wil Aime et par rapport à des films non-caribéens
la majorité veut que Wil Aime continue à vivre sa passion et créer des histoires qui feront débattre pendant des heures…
Deux conclusions. Le public afrofrançais a besoin d'un cadre pour juger des œuvres qui sortent a priori des attendus de l'industrie française. Le public afrofrançais a envie d'être fan, il veut qu'on lui donne envie d'être fan. Comment donner envie ? La synergie entre un produit (de qualité) et le M-A-R-K-E-T-I-N-G.
Vous n'étiez pas prêts pour Les Rascals, mais vous y reviendrez un jour et vous verrez que ce film lòtbòdlo* est à étudier pour comprendre l'équilibre entre ce que l'industrie française veut et ce que le public de Guadeloupe/Martinique devrait vouloir. Avec leurs représentations habituelles, Zion, Fanon et surtout Bandi avaient déclenché un enthousiasme qui, je pense, était à la hauteur de ce que Rue Cases-Nègres d'Euzhan Palcy a déclenché dans les années 80. Cependant, en dix ans d’observation des industries créatives et culturelles de Guadeloupe et de Martinique, c’est la première fois que je vois un tel engagement critique de la part du public. C’est la première fois que j’entends les gens expliquer ce qu'ils n'aiment pas sans brandir le capital sympathie du cinéaste. Oui, certaines personnes ont jugé le film (et Wil Aime) sur des détails qui font sens dans une perspective occidentale mais pas nécessairement dans une perspective caribéenne. C’est intéressant de voir ce à quoi un public (afro) français est sensible et ce à quoi un public caribéen est sensible. Ce n'était pas son but, mais WHO a servi de campagne marketing à grande échelle. Il a montré qu’il existe bien des communautés noires mais qu’elles peuvent se rallier autour d’un produit culturel sans avoir besoin d’en penser exactement la même chose, ni de l’apprécier pour les mêmes raisons.
De Vine au cinéma, Wil Aime a pris son temps pour créer en accord avec ce qui lui correspondait à l'âge où il était. Il a su construire son public selon ses conditions. Il a montré qu’il était possible de critiquer respectueusement une œuvre faite par un Noir. Néanmoins, en ce début de trentaine, il est arrivé à une intersection de sa carrière : comment faire progresser son art et faire suffisamment d'argent pour continuer à faire cet art ? La réponse Karukerament est de déconstruire sa perception de son identité “antillaise” pour construire un regard capable de jouer sur le filtre colonial. C'est l'étape obligatoire pour créer avec conviction et succès. A chacun sa définition du succès, bien entendu, mais cette phase d'introspection peut arriver à l'adolescence quand une jeune Euzhan Palcy lit La Rue Cases-Nègres de Joseph Zobel et saisit l'importance de porter cette histoire à l'écran en faisant des changements contemporains sans trahir l'essence du texte. Cette introspection peut arriver après l’entrée sur le marché du travail comme Alain Bidard en a fait l'expérience, ce qui l'a conduit à penser une Martinique leader de la lutte pour la liberté dans un futur proche dans son film d’animation Battledream Chronicle ou une Martinique qui soigne ses blessures intérieures comme dans son film Opal. Cette introspection peut se faire tout au long de la vie, comme Christian Lara qui était clair sur sa définition d’un cinéma antillais pour finir par revendiquer un cinéma guadeloupéen. C'est l'unique façon d’entretenir la passion, malgré les erreurs, les ratés, les déceptions qui jalonnent une carrière. À chaque cinéaste son parcours, ses expériences, ses choix.
Il est trop tôt pour dire ce que WHO représentera dans la carrière de Wil Aime, mais on ne pourra pas lui retirer d'avoir mis en lumière le potentiel d'une culture fan dans une perspective afrofrançaise. En espérant que les autres cinéastes comprendront l’importance de créer du lien avec le public et d’accepter les critiques constructives…
*typologie inventée par Dr. Guillaume Robillard pour désigner le cinéma fait en France hexagonale par des cinéastes “antillais de France”.