"Tall is Her Body" de Robert de la Chevotière ou une lettre d'amour à la Caraïbe

J'avais les larmes aux yeux en expliquant à une amie non-Caribéenne à quel point Tall is Her Body m'avait émue.

C’est peut-être parce que je vieillis et que mes hormones se jouent de moi, ou peut-être que ce livre est tout simplement excellent. Peut-être que ces deux raisons sont valables à la fois. Tout ce que je sais, c’est que c’est le genre d’œuvre qui me donne envie de fangirler. Je trouve fascinant que l’adulte que je suis aujourd’hui éprouve des sentiments que j’aurais aimé ressentir quand j’étais adolescente et que je commençais à découvrir la lecture. C’est ça, le pouvoir de l’art.

Je pourrais rédiger une analyse structurée sur Tall is Her Body, mais je préfère profiter de cette occasion pour vous faire comprendre ce qui compte pour moi en tant que lectrice caribéenne. J’espère que cela pourra également donner des idées de stratégie marketing aux auteurs caribéens contemporains. En toute transparence, la représentation de la Guadeloupe est mon principal axe de recherche depuis deux ans. En matière de littérature, l’expérience a été… déroutante ? J’ai tellement de mal à m’identifier à ces nouvelles histoires, à ces nouvelles façons de raconter, que j’en suis venue à me demander si j’étais le problème. Parce que, comme je l’ai dit, les hormones, mon âge, etc. Cependant, Tall is Her Body m’a rassurée : mes attentes n’étaient pas trop élevées et la barre était placée exactement là où elle devait être. 

Quand le roman est sorti fin 2025, je l’ai vu passer sur mon fil Instagram, mais cela ne m’a pas suffisamment interpellée pour que je prenne le temps de me demander si ce livre me plairait. De plus, le fait qu’il soit écrit par un homme ne m’attirait pas non plus. Créer de superbes personnages féminins n’est pas la première raison pour laquelle des auteurs caribéens qui se trouvent être des hommes sont célèbres. Alors quand une couverture et un titre font clairement référence à une femme, mais que le résumé indique clairement qu’un homme est le personnage principal, vous comprenez pourquoi je ne ressentais aucune urgence à le lire.

J’ai envie de lire des histoires qui parlent de personnages complexes et d'amour du point de vue caribéen. C’est tout à fait mon couloir. Et au fond, je cherche la réponse que, selon moi, Maryse Condé voulait nous faire découvrir derrière cette question : que signifie le bonheur quand on vient d’un endroit né de la cupidité, de la violence et de la déshumanisation ? Sans édulcorer la réalité ni recourir à une rhétorique philosophique, en nous faisant passer par la Guadeloupe, la Dominique et l’Amérique du Nord, Tall is Her Body ose nous offrir une réponse qui donne à réfléchir.

Sur Internet, les Caribéens anglophones lancent avec désinvolture des expressions telles que « quelle bénédiction d’être caribéen » dès qu’un athlète ou un artiste reçoit une distinction internationale. En Guadeloupe, nous avons même l’expression « Guadeloupe, terre de champions ». Compte tenu de l’histoire de la Caraïbe et de la lutte constante pour la survie qui perdure encore aujourd’hui, j’ai du mal à comprendre cette « bénédiction ». C’est peut-être simplement une différence de perspective culturelle. Cependant, il y a une chose que nous partageons tous : le parcours pour définir qui nous sommes selon nos propres termes.

En tant que femme guadeloupéenne afrocaribéenne française noire, je sais à quel point il est important de changer les stéréotypes sur les hommes caribéens. Les hommes caribéens sont considérés par défaut comme des infidèles, des coureurs de jupons, des pères irresponsables… Bien que le patriarcat glorifie ce manque d’intégrité, le patriarcat suprémaciste fait de ce comportement une caractéristique inhérente aux hommes noirs. Je n'en peux plus, car cela signifierait qu’il n’y a aucun espoir pour nous d’être heureux ensemble. Et c’est aussi une insulte envers les hommes caribéens qui nous ont protégées, prises en charge et soignées, à travers des siècles de souffrance.

Dire cela ne revient pas à nier les souffrances que certains hommes caribéens ont infligées et continuent d’infliger aux femmes caribéennes. Ce que je veux dire, c’est qu’ils ne sont pas les ennemis que la guerre des sexes a besoin qu’ils soient pour nous empêcher de trouver notre véritable bonheur. Il serait si facile de mettre en avant ces violences récurrentes décrites avec poésie dans Tall is Her Body, mais tout ce que j’ai lu, c’est le besoin d’aimer et d’être aimé. Du point de vue d’un homme caribéen.

Avec ou sans obeah, le parcours de Fidel ressemble à celui de n’importe quel Caribéen lorsqu’il s’agit de définir notre bonheur. Est-ce un amour familial existe uniquement par les liens du sang ? Est-ce poursuivre des études supérieures ou trouver un emploi « ordinaire » ? Est-ce vivre sur notre île ? Est-ce vivre à l’étranger ? Est-ce se battre pour notre premier amour ou y renoncer ? Est-ce préserver l’unité de notre famille ou la briser pour un meilleur niveau de vie ?... Tout au long du livre, Fidel formule des propos concis mais justes, qui évoluent parfois à mesure qu’il gagne en maturité. Je ne veux vraiment pas gâcher le plaisir de découvrir sa vision du monde, mais j’ai eu tant de moments où je me suis dit : « Oui ! Il a tout compris. » Que signifie être noir quand on vient de la Caraïbe ? Que signifie faire communauté avec d’autres personnes noires originaires d’autres pays caribéens ? Quelle est notre position vis-à-vis des autres diasporas noires ? Que signifie la religion pour nous ? Que signifie la maternité pour nous ? Que signifie la paternité pour nous ? Que signifie aimer pour nous ?

C’était rafraîchissant de lire le récit d’un homme caribéen qui se montre vulnérable. C’est peut-être la seule constante du livre. Fidel le trentenaire est plus éloquent que Fidel à six ans, mais tous deux ressentent le même éventail d’émotions dans une profondeur crue.

Dans mes discussions « Tim Tim ? Bwa Fik ! » avec des autrices de romance caribéenne, en particulier celle avec Breanne McIvor, l’autrice de The God of Good Looks, je demande toujours comment écrire des personnages masculins qui ne soient pas des stéréotypes négatifs ambulants. Au final, il s’agit pour moi de trouver comment laisser aux hommes la place d’être des êtres humains à part entière, de la même manière que j’exige d’eux qu’ils me laissent la place d’être la version authentique de moi-même… Et croyez-moi, ce n’est PAS facile, mais j’essaie. Et des histoires comme Tall is Her Body me rappellent que les hommes, eux aussi, essaient.

C’est un sentiment formidable de lire une histoire et de se sentir comprise. C’est un sentiment formidable de lire une histoire et d’avoir l’impression d’assister à la naissance d’un classique. Quand je dis « classique », je veux dire une histoire qui devrait être étudiée à l’école et transmise aux générations futures. C’est une histoire qu’il faut lire quand on est jeune pour comprendre que tout le malaise que l’on ressent est bien réel, mais c’est aussi une histoire que l’on peut redécouvrir à l’âge adulte où on trouve du réconfort grâce à la nostalgie qu’elle suscite. Un classique caribéen est une lettre d’amour à ceux que nous étions, à ceux que nous sommes et à ceux que nous pouvons devenir.

Depuis que j’ai commencé mon aventure avec Karukerament, je dresse une liste de romans d’initiation parus au XXIe siècle qui, je l’espère, deviendront des classiques : Au Cœur du Giraumon (2011) de Muriel Tramis [ma chronique],  Musical Youth (2014) de Joanne C. Hillhouse [ma chronique], Learning To Breathe (2018) de Janice Lynn Mathers [ma chronique], Force Ripe (2015) de Cindy McKenzie, The Girl With Hazel Eyes (2019) de Callie Browning, Sweet Like Sugar Cane (2025) de Leah T. Williams. Et j’y ajoute aujourd’hui Tall is Her Body (2025) de Robert de la Chevotière.