WHO de Wil Aime, les défis de représentation de la Caraïbe
Wil Aime sera-t-il le Christian Lara de sa génération ?
Quand une affiche de WHO est arrivée pour la première fois dans mon algorithme Instagram, j’ai pensé directement à l’affiche de L’homme au bâton, une légende créole, l’ultime film de Christian Lara sorti en 2023 [clique pour les 5 bonnes raisons de voir ce film]. Comme chaque détail compte, je me suis posée la question si Wil Aime voulait faire un clin d’oeil au réalisateur guadeloupéen le plus prolifique. D’un point de vue Karukerament, cela aurait été symboliquement fort qu’un cinéaste aux origines guadeloupéennes utilise son premier long-métrage pour affirmer une filiation au “père du cinéma antillais”... D’autant plus que la majorité des cinéastes de la génération trentenaire/quadragénaire de Guadeloupe et de Martinique refuse publiquement d’utiliser les cinémas guadeloupéen et martiniquais comme points de référence dans le développement de leur vision artistique, si ce n’est pour dire qu’ils font mieux que leurs prédécesseurs tout en étant incapables d’avoir un discours critique sur les films faits avant eux.
Quand j’ai regardé WHO, j’ai retrouvé certains aspects positifs (le storytelling spiralaire, le questionnement sur la religion) et négatifs (le storytelling spiralaire, les personnages féminins faire-valoir, des dialogues inefficaces) du dernier film de Christian Lara. De Harry Potter à Louis de Funès en passant par Matrix et les animes comme Attack on the Titans ou Death Note, les exemples caribéens sont absents de ses inspirations, donc je me suis demandée si ces points de ressemblance avec Christian Lara étaient du hasard ou si je projetais ma perspective Karukerament. En effet, au-delà du fait que Wil Aime teste la mise en place d’un business model de production indépendante viable au 21ème siècle, comme Christian Lara l’a fait pour produire plus de 25 longs-métrages sur une quarantaine d’années, WHO cristallise les défis de représentation de la Caraïbe :
l’identification d’un territoire
l’identification d’une culture
l’identification d’une communauté
Pourquoi? Sans entrer dans les détails, c’est la culture qui permet à un peuple de se valoriser. Les Guadeloupéens et les Martiniquais revendiquent une culture “antillaise” mais la majorité des artistes ne se juge qu’à travers le filtre colonial, ce qui crée un décalage avec le public “antillais”. Sans la bonne grille de lecture, tout peut sembler caricatural, mais la théâtralisation passe chez Christian Lara parce qu’il ancre son récit dans la culture guadeloupéenne alors que Wil Aime joue sur une fausse neutralité “antillaise” qui réduit la spécificité caribéenne à un rôle quasi anecdotique.
l’identification d’un territoire
A force de se cacher derrière le terme fourre-tout “les Antilles” et de suivre les codes visuels du filtre colonial, nous n’avons toujours pas créé une identité visuelle propre à la Guadeloupe. Et ce n’est pas faute d’avoir des lieux marquants comme la Place de la Victoire, les Boulevards Moule/Sainte-Anne/Basse-Terre, la Soufrière, le pont de l’Alliance, la Pointe des Châteaux sans compter la spécificité des Saintes, de Marie-Galante et de la Désirade. Ce ne sont pas que les champs de cannes à sucre et des rangées de HLM délabrés qui devraient rester dans l’imaginaire du public. La génération de cinéastes ayant pour point de référence la Cité de Dieu et des films de banlieue français des années 90 n’a de cesse d’explorer une esthétique du paysage urbain au détriment d’une valorisation de la diversité des décors naturels de la Caraïbe. L’universalité des êtres humains fait qu’une histoire en Martinique peut se dérouler en Guadeloupe et vice versa, mais c’est au cinéma d’adapter la représentation pour que le public sache que ce ne sont pas des territoires interchangeables. C’est un écueil que les films analysés dans le podcast Karukerament ignorent mais que WHO n’arrive pas à éviter. Tout en utilisant un code visuel caribéen, Wil Aime choisit de créer le flou autour du territoire dont il parle.
Implantée au sein du nouveau monde, cette région du vieux continent suit ses propres règles.
C’est la première information donnée dans la série de cartons qui ponctuent le film. Apparemment, ce sont les notes du personnage de Wilson, le stagiaire qui se retrouve témoin malgré lui du drame… On pourrait y voir la technique du storytelling des mangas/animes d’inventer un univers neutre mais qui ressemble à notre réalité. Sauf que les expressions “nouveau monde” et “région du vieux continent” n’ont rien de neutre quand on y attache le code visuel caribéen… Au-delà du fait que la phrase reflète le filtre colonial (si tu ne dis pas spécifiquement que c’était un territoire qui n'appartient à personne, le “Nouveau Monde” n’est nouveau que du point de vue des colons), cette zone est caractérisée par le fait de suivre ses propres règles… C’est donc partir du principe que cette région sort d’un cadre, mais de quel cadre parle-t-on ? Ce n’est donc pas l’univers neutre du conte à laquelle nous invite la séquence d’animation d’introduction. Ce carton annonce qu’il y a des dynamiques de pouvoir supérieures qui se jouent mais, contrairement aux animes où ça serait au moins en arrière-plan de l’intrigue, ce cadre supérieur reste invisible. Donc quel est l’intérêt d’inventer tout un univers basé sur un lien colonie-métropole sans dire les termes, sans montrer l’impact de ce lien sur le quotidien des personnages autre que la peur d'aller en prison ?
Après le carton, la séquence de montage en ouverture souligne ce flou de contextualisation géographique. D’après les interviews de Wil Aime, ce serait un clin d’oeil à la Guadeloupe… Sauf que cette mise en scène en fait juste un décor banal et non un lieu de vie. Les contraintes de budget ne justifient pas ce flou de lokalisation. En effet, les séquences d’ouverture de classiques comme The Harder They Come (1972 ; Jamaïque), Bim (1978 ; Trinidad & Tobago), Coco La Fleur candidat (1979 ; Guadeloupe), Rue Cases-Nègres (1982 ; Martinique), Ava & Gabriel, a love story (1990 ; Curuçao), Barikad (2001 ; Haïti) ont établi la tradition de prendre le contre-pied de la représentation carte postale ou de la détourner pour plonger directement dans la spécificité de la Caraïbe en montrant d’abord la communauté.
De même, les scènes dans les bureaux de la base spatiale (clin d’oeil à la Guyane où il a fait des recherches sur le monde de la criminalité pour son film), les scènes d’intérieur dans des décors sobres, la séquence sur l’aire d’autoroute montrent une diversité de décors qui se comprend du point de vue du storytelling mais qui ne donnent pas l’impression d’être dans des lieux de vie. Les images furtives du cimetière de Morne-à-L’eau rappellent que l’identification d’un territoire ne nécessite pas une grande mise en scène élaborée quand on valorise un élément culturel précis.
l’identification d’une culture
Depuis environ deux ans, “chez nous, aux Antilles” est devenu la phrase d’accroche des créateurices de contenu avant d’énoncer une affirmation banale sur le créole, la musique, le Carnaval ou la cuisine. L’enjeu de représentation du quotidien guadeloupéen ordinaire sans se focaliser sur les violences est réel. Un peuple incapable de définir sa joie est prêt à tout pour une illusion de joie même de quelques secondes.
Même si WHO se déroule sur un temps court, on ne voit pas vivre les personnages. On ne sait pas ce qu’ils mangent, ce qu’ils font de leur temps libre, quel type de musique ils écoutent, quels lieux ils fréquentent, qui constitue leur cercle proche… A partir du moment où il ne s’agit pas d’un huis clos et que certains ont des séquences autonomes, le public est en droit de s’interroger sur cette “région du vieux continent implantée dans un nouveau monde” ? On sait qu’il s’agit d’un carrefour du trafic de drogue, mais à part ça ? Comment vivent les gens ?
Il ne s’agit pas que d’une question de budget mais de choix de représentation. Le choix de représenter un Jahnaël qui mange des frites de pomme de terre sur une aire d’autoroute et non à côté d’un food truck. Le choix de représenter des hommes noirs contourés, barbe taillée alors que leur routine d’entretien n’est pas mise en scène. Je ne dirai rien sur les tenues vestimentaires comme des occasions d’affirmer des marqueurs culturels, d’autant plus avec les accusations en cours. La radio s’écoute pour le message de Wilson mais pas pour autre chose, même pas les avis d’obsèques…
Cette contextualisation culturelle aurait pu se faire dans les dialogues, dans les références choisies. Je ne suis pas une fanatique du créole comme gage d’authenticité, mais ça reste la langue de l’émotion. Et 2 heures de film sous tension où les personnages parlent le même français, sauf le négro qui, de mémoire, reste exclusif aux personnages noirs, j’ai trouvé ça bizarre quand l’univers utillise un code visuel caribéen. C’est peut-être un préjugé de ma part, mais le fait que la religion soit le seul marqueur culturel m’a perturbée. D’autant plus que ce marqueur culturel ne concerne que les personnages noirs…
l’identification d’un peuple
Wil Aime dit que ses origines guadeloupéennes ont influencé la création de ses personnages. Il y a beaucoup (trop?) de personnages, mais reflètent-ils pour autant la diversité normale au sein d’un peuple ? Il serait intéressant d’en savoir plus sur son processus d’écriture parce que ce groupe de personnages ne semble pas avoir d’attache à ce territoire si ce n’est pour l’exploiter. En effet, le scénario s’assure de montrer que Wilson n’habite pas cette “région du vieux continent” sans justifier en quoi cette mise à distance était nécessaire. A part Jahnaël qu’on voit enfant, Juliette dos Santos, la veuve du plus grand criminel de la région, est le seul personnage qui a une attache émotionnelle à ce territoire puisqu’elle y a passé au moins 30 ans. De plus, le fait que le personnage porte le prénom de la grand-mère de Wil Aime à qui il a dédié ce film donne d’autant plus de relief à cet univers.
Mais qu’en est-il des autres personnages ? Vivre leur plein potentiel de criminel est un peu léger comme raison d’exister dans un environnement dont les autres habitants sont absents. Cette difficulté à mettre en scène une Caraïbe avec ses habitants fait partie des enjeux contemporains de notre représentation. J’avoue que je ne comprends pas cette fascination pour les criminels qui, dans la réalité, ne sont (encore ?) qu’une minorité. Mais au moins, on est dans la criminalité en haut de l'échelle, comme quoi c'est possible de montrer autre chose que le dealer au bas de l'immeuble. Par contre, la représentation d’un jeune homme ordinaire comme Wilson, c’est-à-dire des personnages à l’image de la majorité de ces cinéastes, ne semble pas les inspirer plus que ça pour arrêter de traiter la Caraïbe comme une zone de non-droit mais de la traiter comme une zone où une communauté construit sa vie envers et contre tout.
Ceci étant dit, selon la typologie établie par Dr. Guillaume Robillard dans Un cinéma décolonial : les personnages du cinéma antillais, Wil Aime a écrit sa variation de deux archétypes du cinéma guadeloupéen* : le conteur et le gadèdzafè-kenbwazè (le sorcier-médium). Souvent critiquée pour le surplus d’explication, la voix-off est celle du conteur. Avec la séquence d’animation en ouverture, Wil Aime pose le cadre du conte oral. A chacun d’accepter de se laisser guider par la voix du début à la fin comme quand on écoute un conte. Mais donner cette voix à Wilson qui est omniprésent, mais pas omniscient comme une vraie voix-off, confisque au public sa liberté d’interprétation.
Souvent critiqué pour ses effets spéciaux, Moïse est le gadèdzafè-kenbwazè qui prend la lumière au lieu de rester dans l’ombre. Même si Moïse ne serait pas celui qu’on croit, mon argument ne concerne que le choix de mettre en scène l’archétype. Malgré une mise en scène exagérée, ses “pouvoirs” sont questionnés sans jamais être tournés en ridicule. Il n’apparaît pas comme le personnage secondaire au service des autres mais il est au centre de l’intrigue. Ceci étant dit, ces archétypes font-ils sens sans le contexte culturel auquel les rattacher ? Le magico-religieux caractéristique des “Antilles” a-t-il le même impact quand la mise en scène dévoile l’envers du mysticisme ?
Au-delà de ça, WHO est un film pour les hommes. Notre société a un discours collectif sur la fanm potomitan, sur l’organisation de la sphère privé autour de la matrifocalité mais rares sont les films faits par des hommes de Guadeloupe et de Martinique qui sortent ces femmes caribéennes non-blanches de leurs obligations de mère, de fille, de soeur, de partenaire (sexuelle). Des personnages féminins non-blancs qui ne prennent pas de décision, qui ne sont là que pour commettre/subir des violences ou soutenir un personnage masculin, c’est une des caractéristiques du storytelling de Wil Aime. Comme je l’avais dit dans mon épisode sur Trafik d’Info, je trouve inquiétant que la majorité des cinéastes qui revendiquent leur identité “antillaise” ne donne pas aux actrices non-blanches des rôles féminins plus complexes. Et je ne parle pas de colorisme qui est souvent justifié par “c’était la meilleure candidate”, mais c’est un sujet pour un autre jour, je parle vraiment de la profondeur des rôles féminins en général, peu importe la carnation de l’interprète. En tant que femme guadeloupéenne, afrocaribéenne, noire, française, ma question est toujours : pourquoi être aussi à l’aise à montrer le corps (violenté) des femmes noires ? C’est d’autant plus flagrant quand il y a un personnage de femme blanche qui permet une comparaison directe sur la différence de mise en scène. En ce sens, je vous propose le test Karukerament pour évaluer la représentation des Caribéennes dans nos fictions. C’est une variante du test de Bechdel.
Test Karukerament
Critère 1 : y a-t-il plus d’un personnage féminin clairement identifié par un nom et au moins une origine caribéenne précise ? Dire juste que c’est un personnage antillais, c’est trop flou. Nos cultures ne sont pas interchangeables. Une origine caribéenne précise, c’est nommer le pays, même si c’est un pays imaginaire. De plus, dans Caribéenne, j’inclus bien les Noires, les Asiatiques, les Blanches.
Réponse pour WHO : non. Il y a Juliette, Suzanne, Arianne donc on aurait pu si cette “région du vieux continent” avait un nom même imaginaire. Si les endoctrinées de Moïse avaient eu un prénom, ça aurait pu passer.
Critère 2 : ces personnages féminins existent-ils en dehors d’un statut de mère, fille, soeur, partenaire (sexuelle) ? Autrement dit les personnages féminins sont-ils autonomes dans l’intrigue ?
Réponse pour WHO : non. On aurait pu si cela avait été confirmé que Ariane ou Juliette était née dans cette région.
Critère 3 : ces personnages féminins restent-ils vêtus du début à la fin ?
Réponse pour WHO : non. On aurait pu si Moïse avait eu une autre mise en scène ou si les personnages féminins Blancs pouvaient être définis comme Caribéens.
Comment parler d’originalité si le système de représentation de nos cinéastes reproduit les dynamiques de pouvoir vues à travers le filtre colonial ? D'un point de vue Karukerament, c'est impossible. Cette question se pose d'autant plus quand les artistes nous rappellent qu'ils créent en totale indépendance… Donc avoir le contrôle de sa création et de se retrouver malgré tout avec une représentation qui ne dévie pas du filtre colonial, où est l'intérêt ?
Être le premier à et la complexité d’une intrigue ne cachent pas l’unidimensionnalité d’un univers qu'on crée entièrement. Est-ce que c’est grave ? Non. Est-ce qu’un budget réduit empêche de se préoccuper de ces enjeux de représentation ? Non plus. Les cinéastes caribéens des générations précédentes ont fonctionné avec des budgets réduits et ont réussi à créer des histoires universelles qui, pour certaines, ont marqué l'histoire du cinéma mondial.
A voir comment les cinéastes de ma génération feront de même. En tout cas, Wil Aime a déjà fait la partie la plus difficile dans une carrière artistique : créer un lien avec un public qui s’investit pour le voir réussir. C'est le maillon manquant de nos cinéastes. Alors que la communauté noire, notamment “le public antillais”, est vilipendée pour son manque de soutien, comment WHO prouve l’existence d’une communauté noire qui soutient ? La réponse sera dans un article disponible prochainement.