WHO de Wil Aime, un avis Karukerament [1/3]
Qu’est-ce qu’un monstre ? En 2019, j’avais fait une analyse comparative entre le “Caribbean Monster” d’Admiral T et le “Monster” de Drunken Tiger, rappeur coréen qui avait utilisé le même concept pour son comeback en 2009. Je trouvais intéressant de voir comment, à dix ans d’intervalle, deux artistes issus de deux cultures différentes avaient recours au retournement d’une référence commune pour symboliser leur vision de la force et de la puissance. La figure du monstre fait partie des premiers concepts étudiés à l’école. Peu importe la culture et le pays, les contes et légendes sont à la base de nos imaginaires. Ces récits fonctionnent sur des archétypes en suivant un schéma narratif dont le but est de divertir mais aussi de questionner la nature humaine. Dans un contexte caribéen forgé à partir de la déshumanisation, la définition de monstre est d'autant plus une question de perspective.
Avec WHO, son premier long-métrage, Wil Aime propose une interprétation contemporaine de la figure du monstre. Voici le synopsis de Disney+ où le film peut être streamé depuis le 30 mai 2026.
Neuf criminels, chacun unique en son genre, découvrent que l’un d’eux a été arrêté. Une seule explication : le traître est autour de leur table. Leur pacte ne tient plus qu’à un fil. Ils doivent démasquer la balance avant qu’elle ne les fasse tous tomber les uns après les autres. Mais le plus dangereux n’est pas toujours celui qu’on regarde.
Qui est le traître ? C’est le premier degré de lecture de l’histoire. Que vous pensiez qu’il n’y a qu’une trahison, celle de Moïse, de Walter ou d’Ariane ou d’un autre personnage, ou que vous pensiez qu’il y a de multiples trahisons de la part de Jahnaël, ou d’un autre personnage, ça n’a aucune importance. Ce sont tous des criminels. Ce sont tous des monstres. Les quelques séquences d’origin stories pour certains personnages, aussi larmoyantes soient-elles, ne les dispensent pas d’être soumis à la balance de la moralité. Bien entendu, à chacun sa définition de ce qui est moral ou pas.
“Dans un monde de monstres, qui est le véritable monstre ?”... C’est le deuxième degré de lecture de l’histoire qui correspond à la question posée dans la campagne promotionnelle. Est-ce ceux qui commettent les crimes, ceux qui bénéficient des crimes sans se salir les mains ou ceux qui savent, ne bénéficient de rien et se taisent ? Peu importe la réponse, WHO est construit pour faire le public choisir le ou les coupable(s) en fonction de sa moralité personnelle. Or, dans ses interviews pour Clique ou pour Booska-P avant la sortie du film, Wil Aime ne présentait pas du tout cet enjeu philosophique de WHO. Quand lui racontait son film, il mettait en avant le personnage de Wilson, qui n’est même pas présent dans le synopsis et qui n’est apparu sur l’affiche qu’au moment de la mise en ligne sur Disney+. Tout le film a été prévendu sur la silhouette aux allures de diable de Jahnaël alors que le propos était de montrer la dualité de la nature humaine. Les côtés pile et face d'une même pièce.
Je pense que le marketing pré-mise en ligne n’a pas aidé le public à placer ces attentes au bon endroit et le film a été plus jugé par rapport à ce qu’il n’est pas que par rapport à ce qu’il est. Une réflexion revient souvent sur l’intrigue : le format série aurait été plus adapté pour explorer chaque personnage au lieu de ne mettre en lumière que certains et donner l’impression de tourner en rond. Effectivement, cela aurait réglé ces problèmes de rythme si caractéristiques du storytelling français. En tout cas, la conclusion laisse la porte ouverte à une suite qui ferait réfléchir dans le sens inverse. Au lieu de définir un monstre, la question à poser serait : qu’est-ce qui définit notre humanité ?
De L’art de la tromperie au Gendre idéal en passant par le Dilemme du prisonnier ou de Comment sortir de la friend zone, les courts et moyens-métrages de Wil Aime reposent sur des personnages confrontés à des choix condamnables du point de vue moral et/ou légal. Ce questionnement permanent sur la définition de l’humanité est au coeur du cinéma caribéen. Dans ses interviews, Wil Aime parle de ses origines guadeloupéennes, d’avoir baigné dans la culture “antillaise”, mais s’inscrit-il réellement dans la création guadeloupéenne ? D’un point de vue Karukerament, il avait la possibilité de proposer un storytelling inédit à la Christian Lara. Pour une analyse sur les défis de représentation de la Caraïbe, la partie 2 sera mise en ligne prochainement.