"Bandi" (Netflix), une opportunité à double tranchant
Le 7 mai 2026, soit moins d’un mois après la mise en ligne, il a été annoncé que “Bandi” n’aura pas de saison 2…
Si ça échoue, on accusera le public antillais de ne pas avoir assez soutenu la première production Netflix tournée en Martinique, mais quels sont les critères de validation et qu’est-ce qui a été fait dans le marketing pour remplir ces critères de validation ? Karukerament, Bandi, un flou marketing intentionnel ?, 25 mars 2026
Le flou marketing autour de la série laissait déjà envisager la décision de Netflix. La façon dont cela a été annoncée était cavalière, mais rien d’étonnant. SI effectivement l’info est une fuite intentionnelle pour susciter l’indignation du public, le seul résultat a été de nous faire passer encore plus pour des amateurs quémandeurs… Au lieu de laisser l’équipe locale profiter de la visibilité, de négocier d’autres contrats, de construire une communauté fan, cette annonce leur a mis des bâtons dans les roues vraiment pour rien. Mais passons, le media training n’est pas le sujet. A la lecture de l’article de RCI Martinique, je pense important de garder une trace des deux enjeux que le cas “Bandi” représente. Quels sont les critères d’un succès du point de vue français ? Quel est notre poids dans l’industrie audiovisuelle française ?
Le chiffre ne fait pas le succès
L’engouement au sein de l’île et dans le bassin caribéen ainsi que les résultats des premières semaines d’exploitation n’ont pas réussi à convaincre la plateforme de renouveler l’aventure. - RCI Martinique, 7 mai 2026
On peut faire dire tout et n’importe quoi aux chiffres. Ce n’est pas une question d’être numéro 1 ou d’être dans le top 10 de tant de pays. C’est une question d’intention et de critères de validation. Au vu du marketing, l’intention de faire plus n’y était pas (comme pour la plupart des séries Netflix France). Et les critères de validation, non plus (comme pour la plupart des séries Netflix).
Même si la série avait des fans très passionnés et a percé dans le top 10 - les renouvellements sont des décisions basées sur de nombreux autres facteurs, notamment l'audience et l'engagement sur la durée, par rapport au coût de la série. En d'autres termes, les personnes qui lancent la série la regardent-elles jusqu'au bout, lui donnent-elles un « double pouce levé ». - RCI Martinique, 7 mai 2026
Donc combien de streams minimum valables et combien de doubles pouces levés la série aurait-elle dû faire pour prétendre à une saison 2 ? Aucun critère de validation précis n’a été donné. D’ailleurs, Netflix ne communique pas sur ses critères de validation parce que l’ultime facteur est complètement subjectif : l’envie de produire. C’est aussi simple que ça et tout à fait logique dans un monde capitaliste, patriarcal et suprémaciste. Quand on a le pouvoir d’action et qu’on n’a pas envie de faire, on ne fait pas [cf. l’interview de Frédéric Garcia, le créateur de Mortel]. Aucune donnée chiffrée ne changera la décision. Faire croire l’inverse, c’est le principe du système pour continuer à produire. Donc à quoi sert l’argument du rapport de rendement par rapport au coût de la série sans préciser combien la série a coûté exactement ? Brandir le nombre de streams sans dire le budget donne une vision incomplète de la situation. Généralement, Netflix communique sur le budget de ses séries, mais cela n’a pas été le cas pour “Bandi”. Néanmoins, si la série avait représenté une dépense exceptionnelle, je pense qu’on en aurait entendu parler donc on peut supposer qu’elle est restée dans la moyenne d’un “petit” budget fiction française soit 6 à 8 millions d’euros pour huit épisodes. Je pousserais jusqu’à 10 millions d’euros en prenant en compte la transformation du secteur de l’audiovisuel. En tout cas, on ne sait pas quel était le rendement attendu, et ce flou empêche de faire une comparaison avec les autres productions Netflix. Comment peut-on se situer réellement dans l’industrie audiovisuelle française ?
Le mot ne fait pas la série
Un interlocuteur auprès de la plateforme de streaming évoque "plus qu'une série, un véritable moment culturel ayant mis en avant les talents martiniquais, porté par la vision d'Eric et Capucine Rochant et l'engagement exceptionnel des acteurs et de toutes les équipes". "Nous sommes extrêmement fiers de Bandi", dit même Netflix. - RCI Martinique, 7 mai 2026
Une formulation politiquement correct impeccable. J’ai expliqué dans un épisode de podcast en quoi “Bandi” n’était pas une vision martiniquaise. Et effectivement la postérité retiendra que la série est la vision d’Eric Rochant avant tout… Donc cette aventure a montré un talent d’exécution martiniquais mais pas le talent de conception qui est la base sur laquelle un projet reçoit le feu vert. Sans les données chiffrées importantes, les cinéastes de Martinique (et de Guadeloupe) n’ont pas de marge de manoeuvre pour négocier. A la base, ils en avaient peu car le succès de “Rue Cases-Nègres” d’Euzhan Palcy est minimisé à la moindre occasion et de nouvelles références comme Alain Bidard n’entrent pas dans le discours. Mais “Bandi” sera-t-il un argument pour vendre un projet en France ? Tout le monde me dit que oui, mais honnêtement j’ai plus l’impression qu’il sera une raison de refuser un projet “antillais” parce que ça a déjà été tenté une fois, pourquoi recommencer puisque même la série Netflix du créateur du Bureau des Légendes n’a pas eu de résultats exceptionnels ? Et vous pouvez définir “exceptionnels” comme vous voulez puisque le flou autour des chiffres laisse libre cours aux spéculations de la définition du succès. Si quelqu’un choisit de lui donner une valeur insignifiante, vous n’y pouvez rien, mais au moins vous savez où cette personne positionne “le contenu antillais” dans l’industrie. Comment faire confiance à un.e cinéaste de Guadeloupe et/ou Martinique si même le créateur du Bureau des Légendes n’a pas décroché une saison 2 sur un “petit” budget ?
En conclusion, quels sont les critères d’un succès du point de vue français ? Il n’y en a qu’un qui compte : le bon vouloir de production. Les chiffres sont secondaires et c’est pour ça que j’en parle rarement comme marques de succès. Quel est notre poids dans l’industrie audiovisuelle française ? Nous sommes de bons voire d’excellents exécutants mais nous ne représentons rien (pour le moment ?) en terme de public ou de créateur du point de vue français. Et c’est O-KAY !
Le véritable enjeu est avons-nous le contrôle de nos récits de la conception à la distribution ? Avec “Bandi”, non. Mais tant mieux si la série marque un nouveau pas dans cette direction. - Karukerament, épisode sur Bandi, que peut-on critiquer ?
Tout est une question de perspectives. A nous de choisir les retombées positives de cette aventure Netflix. En effet, cette position de numéro 1 dans le bassin caribéen et en Amérique du Sud peut servir d’argument marketing sur l’existence d’un marché caribéen qui ne demande qu’ à être développé pour bâtir un écosystème que nous contrôlons… Bien sûr, il faudrait maîtriser au minimum l’anglais et l’espagnol, être proactifs dans la connexion à un public qui parle plusieurs langues et montrer que raconter nos histoires avec notre vision nous tient à cœur. Cela reste D’ABORD une histoire de bon vouloir.