Les vrais ennemis du Zouk

Et des industries créatives et culturelles caribéennes en général. Si tu préfères les contenus courts (-1500 mots), cet article est pour toi. Si tu préfères une réflexion plus approfondie et technique, clique ici.

A la fin de mon épisode #streamcaribbean avec Culture Zouk sur “Les Mythes autour des artistes antillais”, j’évoquais le fait que nous étions à un tournant dans le développement de nos industries créatives. Elle m’avait demandé ce qui empêchait nos artistes de musique d’aller plus loin. En évoquant l’absence de branding, de storytelling et de marketing, ma réponse était restée sur des compétences de savoir-faire. Deux ans plus tard, je tiens à élargir ma réponse à tous les domaines artistiques et à la compléter avec quatre points de savoir-être que beaucoup d’artistes négligent et qui, d’un point de vue Karukermaent, sont des ennemis réels de nos industries créatives et culturelles :

1) La mentalité du Wesh Wesh frérot

La majorité des artistes ne sait pas bâtir une relation professionnelle saine. Entre ceux qui croient au nèg kont’ nèg et ceux en mode “wesh wesh frérot c’est la fanmi”, rares sont ceux qui comprennent comment poser un cadre de travail respectueux pour eux-mêmes et leurs collaborateurs. Ils ferment les yeux sur le manque de respect répétitif qu’ils subissent de la part des personnes dont ils veulent la validation. Ils se persuadent qu’ils ont une relation d’égal à égal, mais ils accumulent des frustrations. Ils développent des réflexes d’hypocrisie qui n’ont pas leur place dans une relation professionnelle saine et ne sont même pas conscients quand eux-mêmes manquent de respect aux autres.

La mentalité Wesh Wesh frérot développe un esprit d’autodénigrement qui fait stagner au lieu de développer l’esprit d’autocritique qui aide à s’élever. La majorité des artistes ne font pas la différence entre le compliment irrespectueux, la critique négative et la critique constructive. Ce qui est normal parce que pour reconnaître une critique constructive, il faut avoir l’habitude soi-même d’exercer son esprit critique et d’accepter d’être en désaccord avec l’autre sans avoir l’impression de recevoir une attaque personnelle. Or, la mentalité Wesh Wesh Frérot place les exigences et les attentes aux mauvais endroits. Malgré les blessures à l’ego, ces artistes vivent dans la peur de déplaire et font preuve d’une loyauté fascinante envers ces personnes dont ils veulent la validation mais qui, en réalité, ne leur apportent rien. A l’inverse, ils ont un comportement hostile envers leur public et ignorent les personnes compétentes capables de les aider.

2) La mentalité WhatsApp

WhatsApp donne l’illusion d’une proximité qui n’a pas lieu d’être dans une relation professionnelle saine. Pour quelqu’un qui est clair sur ses objectifs, c’est un bon outil de communication. Pour quelqu’un qui n’a pas d’objectif précis de carrière, l’application crée un sentiment d’urgence pour tout et n’importe quoi. C’est un stress inutile mais qui donne l’impression d’être quelqu’un d’important. Dans un monde capitaliste, le temps, c’est de l’argent. Or, beaucoup d’artistes perdent leur temps sur WhatsApp. Les rares discussions publiques comme le Space sans fin du ZoukGate organisé par Lionel Nidaud, la table ronde des DJs organisée par Rodman [mon épisode], les discussions sur la série Netflix “Bandi” montrent des artistes qui ne comprennent pas les enjeux actuels de leur industrie. Je fais le même constat pour le cinéma et la littérature. Les groupes WhatsApp ont l’air d’être les espaces où les artistes nourrissent leurs peurs irrationnelles au lieu de s’apporter un soutien contre les doutes légitimes que tout créatif rencontre.

3) La mentalité “peti péyi”

La majorité des artistes sont tellement habitués à se dévaloriser qu’ils donnent une importance disproportionnée à des accomplissements basiques d’un point de vue Karukerament. Ils sont tellement habitués à se dévaloriser qu’ils ne donnent pas d’importance à leur public local qu’ils jugent trop “petit”. En dix ans d’observation, rares sont les artistes qui font l’éloge constant du public local. C’est comme si les artistes anticipent leur échec et ont besoin d’un coupable pour ne pas se remettre en question. Le public “trop petit et qui ne dépense pas” devient le coupable idéal alors que les artistes n’investissent pas dans des stratégies marketing spécifiques au public local. Sans culture fan, pas d’écosystème. En 2026, comment peut-on encore se contenter d’attendre le bon vouloir des médias et de publications aléatoires sur les réseaux sociaux et s’attendre à développer une communauté qui fera tourner l’économie locale ?

4) La mentalité visibilité à tout prix

Les industries créatives caribéennes tournent en rond parce que la majorité des artistes n’ont pas les bonnes priorités. Ces artistes chassent le contrat et une présence dans les médias au lieu de développer un lien avec le public. Ces artistes pensent qu’une communauté se construit uniquement sur la visibilité. Ils prennent le temps de concrétiser un projet artistique mais ne prennent pas le temps de le marketer et de le promouvoir. Dernier exemple en date. L’effervescence provoquée par la tournée du streamer iShowspeed dans la Caraïbe. Certains ont vu l’opportunité de faire leur promotion, mais qu’ont-ils mis en place pour satisfaire la curiosité qui dure au-delà du live stream ? J’ai été séduit par le Bouyon, quelles sont les infos à disposition sur le genre musical, son évolution etc ? J’ai été séduit par le Gwoka, quelles sont les infos à disposition en anglais sur le genre musical à part le site de l’Unesco ? Quel contenu en ligne les artistes qui se sont affichés aux côtés de Speed ont-ils mis en place pour faire comprendre à un public (étranger) ce qu’ils ont accompli depuis le début de leur carrière ? La mentalité visibilité à tout prix empêche de prendre le point de vue du public, de comprendre les attentes pour le fidéliser et de se projeter sur le long terme.


En conclusion, les ennemis des industries créatives et culturelles de la Caraïbe sont tout ce qui empêche de développer une culture fan locale, et par extension un marché régional. En dix ans d’observation, je vois les mêmes comportements à chaque projet, ce qui entraîne la même frustration et les mêmes complaintes sur le manque de soutien du public, des institutions, des médias. Les industries créatives et culturelles caribéennes n’ont qu’une stratégie pour le moment : produire à l’épuisement c’est-à-dire enchaîner les singles, les romans, les films dans l’espoir d’un buzz. Or, le principe même d’une industrie est de créer une chaîne de production avec des étapes simples à répéter pour éviter l’épuisement, produire en grande quantité rapidement et de VENDRE AU PUBLIC. Autrement dit, dans un écosystème performant, les efforts sont investis sur comment assurer une bonne expérience du produit auprès du public et non sur la production même du produit. Tant que les artistes caribéens n’investiront pas sur le public local, nos industries créatives et culturelles ne seront pas compétitives.

L S