Zouk Uncovered : défis et enjeux d'une Karibbean pop music internationale (3/3)
III- Divergence sur les combats prioritaires
Notre Zouk reste bloqué dans une perspective de nostalgie (rétro) sans se renouveler sur le plan artistique alors que c’était une musique du futur. Nos musiques non-Zouk reposent sur une surexploitation des artistes. La K-Pop exploite aussi ses artistes, ne se renouvelle pas sur le plan artistique, et pourtant elle continue de développer son industrie en suivant deux principes : se donner une légitimité musicale et se donner une position avantageuse dans un monde globalisé.
Se donner une légitimité musicale
La connaissance, c’est le pouvoir. Pour naviguer dans le monde avec assurance, être conscient de ses connaissances est primordial. L’apprentissage de son histoire musicale ne peut être qu’une démarche personnelle. Je ne parle pas juste de connaître des noms d’artistes et des titres de chansons. Je parle du fait de s’asseoir et d’analyser la structure d’une chanson, l’instrumentalisation et de connaître la carrière des artistes de chez soi.
Cette version tango d’Ali du tube pop rock “Leopard of Kilimanjaro” de Cho Yong Pil (1985) diffusée en 2011 dans “Immortal Song 2” fait partie des performances les plus appréciées de cette émission qui dure depuis une quinzaine d’années. La Corée du Sud a la culture du chant. En plus des émissions musicales classiques avec classements musicaux hebdomadaires, les émissions télé-crochets ne sont pas juste consacrées à découvrir de nouveaux talents ou relancer des carrières. Elles servent à revisiter et valoriser un patrimoine qui réunit les générations. Les médias relaient chaque performance, les internautes réagissent sur les prestations. Les films et les K-dramas aident à la diffusion des chansons locales, peu importe le genre musical. Ainsi, les artistes coréens peuvent faire du hip-hop, du R&B, du rock, de l’électro etc mais ils connaissent les classiques 대중가요 (musique populaire mais en général on dit juste gayo) de chez eux et évoluent dans un environnement pour honorer ce patrimoine.
A part écouter la radio et le cercle familial, comment se fait la transmission de notre patrimoine musical aujourd’hui ? Comment le valorise-t-on publiquement et collectivement ? Quel artiste de Guadeloupe et de Martinique parle du Zouk (ou du Shatta ou du Bouyon) en expliquant pourquoi les paroles sont de qualité, comment les arrangements sont techniques ? Et je ne dis pas qu’ils sont incapables de le faire. Ils ont l’expertise mais ne savent pas le montrer. De toutes les interviews que je regarde depuis 2019, et je dis ça avec toute la bienveillance du monde, il n’y a que Lycinaïs Jean qui montre son expertise… Mais c’est généralement sur les médias haïtiens. Si Theodora elle-même a le temps d’aller sur Genius mettre l’explication de texte de “Fashion designa”, je pense que n’importe quel artiste qui donne de la valeur à son écriture fera de même sans attendre qu’un.e passionnée le fasse. Et j’espère effectivement qu’elle a trademarké son Afreaky.
Dans son podcast “Une Chanson En Histoire”, la doctorante Valérie-Ann Edmond-Mariette nous montre comment on peut analyser nos musiques avec enthousiasme sans se dévaloriser face aux autres types de musique et sans chanter les louanges du métissage et de la créolité. Nos artistes revendiquent une versatilité musicale comme expression de leur liberté en opposition aux limitations que faire la musique strictement de chez eux représenterait. Faire la musique qui vient de l’extérieur n’empêche pas d’être un expert des musiques de chez soi. Prenons l’exemple de Rihanna. Elle a déjà dit plusieurs fois en interview qu’elle a grandi en écoutant du reggae, du hip-hop et des ballades. C’est après avoir signé avec Jay-Z et qu’on lui a dit qu’elle deviendra une pop star qu’elle a commencé à écouter de la pop. Faire de la pop ne l’a pas empêchée de valoriser son identité caribéenne tout au long de sa carrière.
Pour se donner une légitimité musicale, il faut avoir une connaissance approfondie de l’histoire musicale comparée. Il faut être capable de tenir une discussion où on se montre aussi technique sur les chansons des autres que sur les chansons de chez soi. Si on bégaye ou qu’on passe sous silence la musique de chez soi alors on apparaît comme détestant sa culture. Si on apparaît plus expérimenté dans la musique des autres, on peut être taxé d’être un pilleur de la culture des autres. La K-pop a évité cet écueil.
Se donner une position avantageuse dans un monde globalisé
J’entends souvent que la K-pop s’est trop occidentalisée. Je ne saurai dire si c’est vrai. La 1ère génération idol est modelée sur les boy bands et girl bands américains des années 90 comme New Edition, New Kids On The Block. En 2ème génération, SM Entertainment est restée sur la pop avec un visuel plus travaillé. Chez YG Entertainment, BIGBANG a fait ses débuts en reprenant des chansons étrangères tout en ayant un visuel Black-coded. Les Wonder Girls de JYP Entertainment ont connu le succès dès “Tell Me”, mais elles ont été lancées sur le marché américain avec le titre “Nobody” fortement inspiré de la Soul. Rain, l’oppa original de la génération 1.5, était le crooner R&B que JYP rêvait d’être. La plupart des chansons K-pop utilisent la structure “hook song” avec généralement un mot ou une expression déjà en anglais : “Tell Me” (Wonder Girls), “Sorry, Sorry” (Super Junior), “Roly-Poly” (T-Ara) etc… donc j’ai envie de dire que la K-pop a toujours été occidentalisée ? Mais c’est un faux débat.
La K-Pop n’est rien sans la culture noire américaine. Les créateurs de contenu qui veulent faire du clic se sont mis sur cette thématique depuis quelques mois… J’ai l’impression d’être de retour en 2007 quand BIGBANG a explosé avec “거짓말” (Lies) et que tout le monde était choqué que le groupe fasse de l’électro alors que YG Entertainment avait fondé son image sur le hip-hop et le R&B. Avec ses tresses ou son fedora à la Ne-yo, Taeyang a essuyé beaucoup de critiques sur le fait de copier les artistes noirs. Il n’a jamais dit vouloir s’approprier la culture. Il a toujours cité ses inspirations : Maxwell, Usher, Ne-Yo, Miguel, The Weekend etc … En réalité, qu’il le dise ou pas, il aurait gagné son argent.
Cela fait 20 ans que la K-pop est globale. Cela fait 20 ans que le public noir assiste à des incidents racistes et se prend à chaque fois une excuse du type “désolé, vous savez bien qu’on ne savait pas. Regardez on aime trop la culture noire.” Le public fait avec. Par contre, les agences ont compris qu’elles pouvaient être accusées d’appropriation culturelle. Elles ont donc intégré ce côté hybride dans leur storytelling. A partir de la seconde génération, le nom des compositeurs, producteurs, chorégraphes étrangers ont commencé à être mis plus en avant dans les communiqués presse. Certes, l’objectif était de se donner une légitimité en montrant que les produits avaient été co-créés avec des gens de l’extérieur, mais le véritable changement s’est opéré à partir de 2011.
C’est l’année du premier concert K-Pop à Paris. C’est l’année où BIBGANG gagne le Global Act Award aux European MTV Awards. C’est l’année où Girls’ Generation débute aux Etats-Unis sous l’égide de Teddy Riley. Les ambitions de briller à l’international commencent à se concrétiser. Après le raz-de-marée du “Gangnam Style” de PSY en 2012, les agences se sont mises à lister précisément tous les emprunts aux autres cultures qu’elles faisaient. Que ce soit la musique, les paroles, le visuel, la danse, tout était écrit. Comment venir leur reprocher ensuite de l’appropriation culturelle quand leur communiqué presse annonce déjà “tu vas entendre un mélange de tel style de musique, tel style de musique ou tu vas voir tel style de danse qui vient de tel pays” ? Dans un monde capitaliste, la reconnaissance symbolique est une arnaque pour distraire ceux qui revendiquent.
Dire “j’ai emprunté à, je me suis inspiré de” ne coûte pas plus que l’argent versé aux beatmakers/producteurs/stylistes/chorégraphes/vidéastes qui vendent leur expertise. Une fois que le vautour cite ses “inspirations”, il continue de faire son argent donc continuer de se plaindre… mais de quoi exactement ? Le vautour vous a donné exactement ce que vous avez demandé… et non ce que vous vouliez. Mais comme vous n'aviez pas dit dès le départ ce que vous vouliez… On tourne en rond.
C’est pour cette raison que j’étais perplexe de voir le “dites que vous vous inspirez du Zouk” devenir une revendication. En 2024, on nous a fait passer pour des pleurnichards ignares avec la polémique que les médias (afros) ont inventé sur Theodora et la guerre Afrique > Antilles. En 2025, les autres font bien attention à mentionner le Bouyon, le Shatta ou le Zouk quand ils ont font. Les collaborations avec nos artistes sont peut-être faites dans une démarche sincère et non comme une recherche de la caution locale, mais qu’est-ce que ça change pour nous ? Est-ce que nos artistes gagnent plus d’argent ? Est-ce qu’ils reçoivent plus de respect ? A vous de me dire. La saga antillaise du Planète Rap du dernier trimestre, on n’oubliera pas. Sans entrer dans les détails, je retiens juste ce clip mis en ligne le 31 octobre.
Quand Meryl essaye de recadrer l’animateur de Planète Rap qui sous-entend que les Guadeloupéens acceptent la situation de l’eau, il l’ignore. Pas un seul invité ne vient la soutenir. T-Stone et Lejuh* prennent la parole mais ne rebondissent pas sur ce qu’elle a dit ; ils vont dans le sens de l’animateur en mode misérabiliste. Au final, Meryl réussit quand même à placer qu’il y a des arrestations arbitraires donc ce n’est pas juste que le peuple accepte la situation. La nuance est importante parce que ce mot “accepte”, utilisé aussi dans “Ni Chaîne Ni Maître”, c’est lui qui reflète le filtre colonial posé sur les peuples ultramarins. Le filtre colonial présente les “Antillais” comme un peuple soumis et inférieur et non comme un peuple opprimé qui résiste. Bref. Dans cette vidéo, on a la technique #1, technique #2 et technique #3 en l’espace de 3 minutes. Le fait que cette séquence soit applaudie ou considéré inoffensive montre à quel point nous ne savons pas comment nous positionner dans ce monde globalisé. Quand les artistes de K-pop ont commencé à circuler régulièrement hors de l’Asie après le succès de PSY, ils ont refusé pendant plusieurs années de faire des interviews avec les médias mainstream qui ridiculisaient la K-pop… Alors même que la majorité des groupes a reçu le media training pour se promouvoir en anglais. Est-ce que ça les a desservis ? A vous de me dire.
Conclusion finale provisoire
Les divergences que je soulève ici concernent des aspects que personne ne peut changer à part nos artistes. Il est évident qu’il s’agit d’une analyse partielle. On ne peut pas analyser la K-pop sans l’inscrire dans la Hallyu. Les industries culturelles sud-coréennes sont interconnectées… Mais quand même je pense que cette analyse Karukerament aide à porter un autre regard sur notre situation. Mon constat ne porte aucune fatalité. Nous avons des exemples de réussite au plus haut niveau dans tous les domaines culturels. Consommer les productions culturelles des générations précédentes et observer leur parcours prouve que cela peut être fait à nouveau. Pour ne parler que de musique, les artistes de jazz montrent une voie à suivre. Kassav’ a transmis tout ce qu’il fallait pour que ma génération et les plus jeunes se prennent en main. Nos musiques ont déjà un public sur tous les continents. Je ne crois pas du tout que les artistes devraient faire une grande réunion pour soi-disant discuter de ce qu’ils devraient faire ensemble. Tout le monde peut faire de l’art, tout le monde n’est pas destiné à être artiste. Tant que nos artistes ne changeront pas leur mindset, ils continueront de projeter leur peur les uns sur les autres et de s’entourer de personnes qui les exploitent. Que chacun s’organise de son côté et automatiquement les retombées positives individuelles toucheront toutes les personnes dans la même démarche. Le simple fait que tout le monde soit dans une énergie “je suis Antillais” depuis un an prouve à quel point le mindset pour se distinguer dans cette industrie n’est pas là. C’est pour ça que je reste d’autant plus convaincue que les artistes qui réussiront vraiment à se démarquer sont ceux qui miseront sur le marché caribéen. Le simple fait de changer la direction de leurs efforts leur ouvrira de nouvelles perspectives. Exemples : Lycinaïs Jean qui correspond à l’artiste indépendant du 21ème siècle ou Blaiz Fayah qui est signé en label mais mène sa carrière principalement en dehors de la France.
Notre gatekeeping culturel est bancal non pas parce que nous avons loupé le branding du Zouk (et de nos autres musiques). Pierre-Edouard Décimus a fait le branding. La communication à l’époque n’a pas été efficace sur ce point, mais tout a été rattrapé depuis le COVID. Vous avez un documentaire et un livre à disposition, il ne peut pas faire plus. Notre gatekeeping est bancal parce que nos artistes n’ont pas fait leur branding à eux pour montrer leur singularité. Pour faire ce branding, il faut l’estime de soi. Pour avoir l’estime de soi, il faut développer une forme d’expertise de ce qu’on veut vendre, qu’elle soit théorique ou empirique. Pour développer son expertise, il faut étudier, analyser et critiquer. Pour critiquer, il faut une grille de lecture sans filtre colonial pour éviter les fausses croyances sans aucun fondement, parfois même en faisant l’expérience du contraire. Exemples : le Zouk est mort et le public antillais ne soutient pas assez.
Si nous avions échangé sur nos musiques sur ces vingt dernières années, si chaque artiste s’était construit son espace digital, est-ce qu’il y aurait eut tout ces dossiers inutiles sur la mort du Zouk ou sur comment les autres exploitent mieux nos musiques ? Non, parce que nous n’aurions laissé aucune possibilité d’invisibiliser l’origine de nos musiques.
Est-ce qu’on répèterait en boucle notre indignation face aux propos de Dadju ? Non parce qu’il ne se serait même pas permis de les dire en public.
Est-ce qu’on se lamenterait du manque de visibilité de nos artistes ? Non, parce que notre validation serait la seule qui compte.
Est-ce qu’on se serait senti obligé d’aller sur des médias qui nous reçoivent en semaine A et nous parodient en semaine B ? Non parce qu’on aurait déjà mis en place un canal direct avec le public comme la K-pop l’a fait en structurant sa culture fan au point de pouvoir l’exporter.
Notre premier combat prioritaire aurait dû être : avons-nous mis en place tout ce qu’il faut pour obtenir l’argent qu’on estime mériter ? La réponse est non, mais il n’est jamais trop tard pour s’organiser. Sommes-nous prêts à mettre en place tout ce qu’il faut pour obtenir cet argent qu’on estime mériter ? A chacun sa réponse.
* Je ne critique pas. Ils n’ont pas le media training pour gérer ce genre de situation. Je dis juste l’effet que leur réaction donne.