Zouk Uncovered : défis et enjeux d'une Karibbean pop music internationale (2/3)

II - Divergence de transmission 

En écoutant Young Chang MC chez Driver sur la création de son label AB Boyz, j’ai enfin compris pourquoi Starjee répétait dans son émission le Starjee Show que sa génération a manqué de mentors. Young Chang MC nous raconte de façon divertissante (autour de la 33ème minute) qu’il aurait aimé avoir été plus guidé dans sa carrière et qu’il a envie de faire pour les autres ce qui n’a pas été fait pour lui, mais pourquoi cette obsession d’avoir un mentor ? 

Le concept de transmission d’un individu à l’autre est inhérent à la culture coréenne. Lors d’une première rencontre, le droit d’aînesse est établi dès le début de la conversation. Dans un cadre professionnel, les années d’expérience prévalent sur l’âge pour établir son autorité de 선배 (“sunbae”) sur son 후배 (“hoobae”). Les idols débutant assez jeunes obtiennent le statut de “sunbae” dès la mi-vingtaine tout en ayant le même âge voire en étant plus jeunes que leurs collègues. Le meilleur exemple est la chanteuse BoA qui a débuté en 2000 à l’âge de 14 ans et était la sunbae de Leeteuk, leader des Super Junior, qui a 3 ans de plus qu’elle, mais a débuté en 2005. Evidemment, quand on est amis en plus d’être collègues, des libertés peuvent être prises dans la façon d’interagir. Ainsi, même sans le contexte d’agence, la culture coréenne pense le collectif et le collectif fonctionne en suivant une hiérarchie. Ceci étant dit, cela ne signifie pas que tout le monde a un mentor. Les nombreux suicides et scandales prouvent que l’environnement peut être toxique, mais culturellement trouver un mentor est une option présente par défaut.

Je n’ai pas l’impression que ce soit dans la mentalité guadeloupéenne et, de ce que je comprends des autres cultures de la Caraïbe, j’irais même jusqu’à dire que cette notion de mentor ne fait pas partie de la mentalité caribéenne. Au-delà de la complexité de notre rapport d’autorité à quelqu’un qui nous ressemble (du style l’image du nèg kont nèg ou du panier de crabes que les gens adorent ressortir à la moindre critique), attribuer l’absence de transmission uniquement au refus des aînés de partager voire même à leur supposée mesquinerie de laisser les plus jeunes se tromper, je trouve ce raisonnement trop simpliste. De la même façon Young Chang MC explique qu’il se forçait à avoir un lifestyle qu’il estimait correspondre à sa hype, peut-être que les personnes dont il voulait les conseils étaient dans la même posture de frustration et de déception. Peut-être que ces personnes que l’industrie aussi exploitait n’étaient pas prêtes à briser des illusions qu’elles-mêmes voulaient garder ? Ou peut-être que ces personnes savaient être mal placées pour lui donner les bons conseils ? Les années 2010, c’est la transition vers l’ère du numérique pour le marché occidental. L’industrie espérait encore que les CDs restent une valeur sûre. Young Chang MC est le premier artiste “antillais” à avoir fait le million de vues sur Youtube. Qui était en mesure de le guider à cette époque ? Quinze ans plus tard, est-ce qu’on a développé pour autant une expertise de marketing digital pour systématiser le million de clics sur Youtube et d’autres plates-formes ? Non, vous accusez juste le public antillais qui ne soutient pas quand les clics ne montent pas assez vite à votre goût. Quel artiste de chez nous citons-nous en exemple pour dire “voilà la voie à suivre” et que cet artiste soit vraiment en capacité de le faire ? Il n'y en a pas. Kassav’ a longtemps été pris de haut donc vous ne leur donnez pas le respect qu’on doit donner à son mentor. Aujourd'hui, Kalash et Admiral T sont dans cette position, mais Kalash refuse, avec raison, de produire d'autres artistes. Admiral T transmet officieusement, avec raison, mais ne s’engage (pour le moment ?) que pour pousser ses fils.

Le mentor est la personne qui a l'expertise et ne la partage que si :

1) on lui demande car tu choisis ton mentor, ce n’est pas le mentor qui te choisit

2) on est en capacité de comprendre la pertinence du conseil car il faut être en alignement sur les valeurs essentielles de la vie

3) on est capable d'établir une relation professionnelle de confiance car si un jour la relation s’arrête, on doit être capable de garder un comportement courtois parce qu’il y a eu un respect mutuel tout au long de la relation.  

Se mettre sous la coupe de quelqu'un qui t'exploite derrière de grands sourires et faux compliments, à quoi ça sert ?

Quand on n'a pas les connaissances théoriques et qu’on n'a même pas une idée claire de l'artiste qu'on veut être et des valeurs qu’on veut défendre, comment peut-on reconnaître qui est capable d'être son mentor ? Comment reconnaît-on les bons conseils ? Au nom de quoi, quelqu'un qui ne vous connaît pas devrait vous donner son temps, son énergie et son expertise gratuitement ? “Parce qu’on est Antillais, on doit se soutenir”… Que cette mentalité du wesh wesh frérot reste en 2025…

“Parce qu'on est Guadeloupéens et/ou Martiniquais, on doit se respecter mutuellement.” C'est tout. Il n'y a aucun contrat de sang… Encore faut-il savoir ce qu'est le respect de soi et le respect de l'autre. Bref. Culturellement, notre méthode d’apprentissage ne se formalise pas à travers de grandes discussions avec un mentor, un professeur qui te fait la leçon. Culturellement, et je pense à nos musiques traditionnelles qui traversent le temps, notre méthode d’apprentissage repose sur l’observation, sur le mimétisme, sur l’erreur, sur la frustration et sur la patience. 

A noter que ce discours sur l’absence de transmission et cette envie que l’aîné leur parle directement, je ne l’entends que chez les hommes (tout domaine confondu et dans la Caraïbe anglophone). J’ignore si c’est parce que les femmes artistes se parlent entre elles en privé, mais en tout cas quand elles reconnaissent leur ignorance sur le fonctionnement de l’industrie, elles n’évoquent ni l’absence ni le besoin d’avoir cette figure du mentor omniscient. Probablement parce qu’elles débutent généralement en étant mentorées par des hommes (pour le meilleur et souvent pour le pire * tousse *) donc la question ne se pose même pas. Si elles décident de se prendre en main, c’est parce qu’il y a eu un problème donc elles font différemment de ce qu’elles ont appris et la figure du mentor n’a pas lieu d’être. Si elles se lancent seules, c’est parce qu’elles savent qu’un homme ne leur apportera rien donc encore une fois pas besoin de mentor.

Ceci étant dit, la verbalisation de ce besoin de mentor chez les hommes traduit peut-être un autre besoin. Avaient-ils besoin d’un guide ou d'une validation qu'ils ne se donnent pas eux-mêmes ? Au vu de ce qu’ils disent en interview depuis 3 ans et de l’état actuel de nos industries culturelles, je dirais que c’est plus la deuxième hypothèse. Pourtant, nous avons une catégorie d’artistes de renommée internationale qui a déjà créé un système pour répondre à nos problématiques actuelles : produire, diffuser sa musique, faire de l’argent et de la transmission à l’ère du digital. Et l’industrie française les récompense sans les mettre dans des catégories à part. Ce sont nos artistes de jazz. Dernier exemple en date. Le pianiste martiniquais Grégory Privat et le saxophoniste guadeloupéen Jacques Schwarz-Bart font actuellement la promotion de leur album “22”. Pour rappel, Grégory Privat est lauréat du prix Django Reinhardt 2024 c’est-à-dire le musicien de l’année élu par l’Académie du Jazz ;  Jacques Schwarz-Bart, un des musiciens ayant participé à l’émergence de la neo-soul de D’Angelo et Erykah Badu dans les années 90, a été élu le meilleur saxophoniste de 2025 par Jazz Magazine. Le premier est fraîchement quadragénaire. Le second est dans sa soixantaine et enseigne au Berklee College of Music de Boston… Veuillez lire cette interview pour découvrir son parcours. Leur collaboration symbolise la transmission que nos artistes sont capables de faire. Alors on peut me dire, à tort, que le jazz est une industrie élitiste et n’est pas un exemple probant. Soit. Nous ne sommes plus à une affirmation de mauvaise foi près. Mais quand on a eu Kassav’ comme exemple de réussite dans la musique populaire, comment peut-on refuser d’observer, analyser, décortiquer leur parcours pour se projeter en tant qu’artiste ? Euzhan Palcy avait déjà commencé ce travail de transmission avec le film “Siméon”  en 1992 [5 raisons de voir “Siméon”]. Pierre-Edouard Décimus et Jocelyne Béroard ont partagé leur approche du métier d’artiste avec “Pou Zòt” [mon compte-rendu de lecture] et “Loin de l’amer” [mon compte-rendu de lecture]… C’est grâce à eux si les médias ont retourné leur veste sur le Zouk depuis deux ans et sont en demande d’artistes de chez nous à plébisciter pour se donner bonne conscience après ces décennies de dénigrement. Des musiciens talentueux, nous en avons beaucoup, mais les jugeons-nous à leur juste valeur pour apprendre de ces parcours variés ? Au lieu d’avoir un petit rire moqueur ou de brandir ses années pré-Fruit de la passion pour le complimenter, nos artistes qui font des disques d’or sur des thématiques coquines sans subtilité ont-ils étudié réellement Francky Vincent pour savoir comment gérer leur carrière ? Au  lieu de prendre de haut la Compagnie Créole, les artistes de ma génération et plus jeunes connaissent-ils suffisamment la musique et la carrière de ce groupe pour être sûrs qu’ils ne sont pas en train de vivre la même situation d’exploitation ?

La transmission n’est pas que dans la parole, elle est parfois plus puissante dans les silences. D’une façon générale, pour bien apprendre, il faut savoir observer en silence. Les gens qui veulent vraiment nous voir tomber, ce ne sont pas ceux qui semblent nous ignorer mais nous acceptent dans leur entourage sans rien dire. Ce sont ceux qui nous font de grands sourires et nous donnent des compliments sans jamais nous apporter l’aide concrète dont on a besoin. 

En conclusion, la K-pop baigne dans un contexte culturel du mentorat par défaut. Nous avons la culture de la transmission par le silence, par la proximité. Comme nous ne verbalisons pas cet apprentissage, le filtre colonial dit que nous refusons de transmettre parce qu’on n’a pas l’esprit de solidarité… Que les artistes de ma génération veuillent changer ce mode de transmission, c’est tout à leur honneur. En ont-ils vraiment les moyens ? Ont-ils conscience de ce qui est à transmettre ?

L S