Aya Nakamura, le visage international du Zouk caribéen ?

Je pose la question, mais on est tous d’accord pour dire oui elle l’est. Et au cas où nous aurions des doutes, les Caribbean Music Awards nous l’ont confirmé.

Le 10 juin, la cérémonie de récompenses a dévoilé la liste des catégories et des nominations pour son édition 2026. Aya Nakamura est nommée dans la catégorie “French Caribbean Artist of the Year” et “French Caribbean Song of the Year”. Qu'on traduise la catégorie par “artiste français.e caribéenne de l'année”, “artiste de la Caraïbe française de l'année”, “artiste de la Caraïbe francophone de l'année”, “artiste français.e de la Caraïbe de l'année”... sa présence ne se justifierait que si les artistes non-Caribéens de dancehall, reggae ou de soca seraient aussi dans la compétition dans les autres catégories face aux natifs caribéens locaux. Quoi qu'il en soit, le véritable problème ici n'est pas Aya Nakamura qui brille en faisant du Zouk et est reconnue en tant que telle par les communautés caribéennes. Le problème est que, malgré les belles paroles depuis 2021 sur le branding raté de notre Zouk, les artistes et pseudo-experts n’ont toujours pas inversé cette tendance. Donc le problème a été identifié mais toujours pas de solution en CINQ ANS ??? Même pire, comme je le documente depuis 5 ans, leur discours dans les médias expose leur incompétence sur le business de la musique et ils se sont transformés en ennemis de leur propre réussite.

Cela fait une semaine que les nominations aux Caribbean Music Awards 2026 sont disponibles. J’attendais de vos médias (afro)français qui nous sortent des dossiers inutiles sur “le Zouk n’est pas mort” depuis cinq ans au moins un simulacre d’analyse constructive sur la situation. Je n’entends que le bruit des grenouilles un soir de Carême. Pendant que l’industrie musicale caribéenne essaye de construire sa propre légitimité et sa visibilité, la Guadeloupe, et dans une moindre mesure la Martinique, reste volontairement sur le côté. Soit en développant une carrière dans des genres musicaux créés par les autres, soit en restant bloqués sur la nostalgie d’une gloire dont ils ne prennent pas l’ampleur. Le constat est le même depuis 5 générations : NOTRE Zouk fait vendre. La question est la même depuis 5 générations : pourquoi les bénéfices artistiques, médiatiques et surtout économiques reviennent aux autres et pas à nous ?

J’ai lancé #streamcaribbean en 2021 donc j’ai gardé une trace du fiasco médiatique autour du Zouk de Guadeloupe et de Martinique… Que ce soit sur WhatsApp en privé ou publiquement sur les réseaux sociaux, les débats inutiles sur “le Zouk, c’était mieux avant”, “le Zouk rétro, c’est le vrai Zouk”, “le Zouk actuel est trop ennuyeux”, on en a marre. On, c’est le public de Guadeloupe et de Martinique qui croient en la viabilité culturelle, artistique et économique de notre Zouk. On, ce sont nos professionnels du marketing, du branding, du storytelling qui connaissent les systèmes européens et/ou américains et veulent mettre leurs connaissances au service d’un écosystème dynamique. Peut-être que les experts du système sud-coréen vont commencer à se faire connaître. Je refuse de croire que je suis la seule à avoir cette expertise. En tout cas, je suis sûre qu’il y a des gens prêts à exécuter la vision de nos artistes pour une industrie caribéenne. Il y a des gens qui ont envie d'investir dans notre Zouk et dans un marché caribéen. Encore faudrait-il que nos artistes soient prêts à écouter les bonnes personnes… Encore faudrait-il que nos artistes aient une vision à exécuter.

Depuis cinq ans, se diffuse un discours ambivalent sur le Zouk de Guadeloupe et de Martinique. Nombreux sont les documentaires, les interviews, les tables rondes où les soi-disants défenseurs de notre Zouk détruisent le branding et le storytelling que Pierre-Edouard Décimus et Kassav’ avaient minutieusement construits au XXe siècle. Je ne dis pas que l’industrie musicale française n’a pas posé des obstacles sur le chemin des générations qui se sont lancées à partir de la fin des années 90. Mais nous sommes en 2026, et nous voici avec Aya Nakamura considérée comme l’artiste de l’année de la Caraïbe française dans une cérémonie par et pour des Caribéens. C’est comme si les BET Awards nommaient Aya Nakamura dans la catégorie la rappeuse/ la chanteuse R&B américaine de l’année. Tant qu’à faire autant créer une catégorie “French Caribbean Inspiration” pour intégrer Aya Nakamura, TayC, Dadju et ceux influencés par le Zouk et le Konpa de leur adolescence, au lieu de donner l’espace que nous avons laissé libre…  Et le pire, c’est qu’Aya Nakamura n’est absolument pas responsable de cette situation dont elle n’en a rien à faire de toute façon (et avec raison). A quel moment, les pseudo-experts du Zouk vont prendre leurs responsabilités et reconnaître qu’ils font et racontent n’importe quoi depuis 30 ans ? C’est trop facile de taper sur le public “antillais” gratuitement sans apporter aucune étude marketing sérieuse pour expliquer l’état actuel de notre Zouk du point de vue du public. Par contre, l’aspect business devrait être un axe d’amélioration prioritaire. On est fatigué de voir les vrais sujets business passés sous silence au profit du même discours d'autodénigrement artistique qui expose, au mieux, une ignorance du business de la musique, au pire, une anticaribéanité intériorisée… 

Au lieu de taper sur le public, pourquoi les artistes ne vont pas dire leurs quatre vérités aux gatekeepers de l’industrie française dont ils veulent la validation ? On nous saoûle encore avec le “Je déteste le Zouk” de Dadju qui opposait Aya Nakamura aux artistes “antillais”. Personne n’attrape la veste des médias afrofrançais pseudo-experts en culture “antillaise”. On nous prend la tête avec des analyses éclatées au sol sur le fait qu’il n’y a pas d’appropriation culturelle quand les Afrofrançais brillent avec nos musiques. Tout le monde court faire un Planète Rap et à la cérémonie des Flammes qui prônent la qualité de la culture “antillaise” en semaine A et nous méprisent en semaine B…  Mais où est cette énergie pour créer nos propres formules marketing ? Où est cette énergie pour ancrer un discours positif en français sur nos musiques et notre public ? Où est cette énergie pour développer un réseau international à notre avantage ? Les rares artistes de chez nous qui essaient encore de faire carrière avec notre Zouk sont matrixés par leurs pseudo-amis de l’industrie qui les empêchent d’ouvrir leurs perspectives en matière de branding et de storytelling donc ils se retrouvent à mendier une reconnaissance SYMBOLIQUE alors qu’ils valent tellement plus que ça. 


Notre Zouk vaut tellement plus que ça. Nos musiques dans leur ensemble méritent tellement plus que ça. Meryl était en larmes pendant son discours aux Flammes pour son prix du meilleur morceau caribéen ou d’inspiration caribéenne. Elle disait que “l’esprit Siméon n’est pas mort” en référence au film d’Euzhan Palcy... Rien que sa formulation montre à quel point le mindset de nos artistes, nos journalistes et autres professionnels de la musique est complètement fracturé. Peu importe le domaine artistique, les accomplissements actuels restent inférieurs au niveau atteint par les génération du XXe siècle, un niveau qui devrait être notre standard au lieu d’être dévalorisé pour se réconforter de ne pas l’avoir atteint. Pourquoi ce refus de marcher sur la voie déjà défrichée par Pierre-Edouard Décimus et tracée par Kassav’ ? Je ne dis pas qu’il faut copier artistiquement Kassav’. Je dis que nos artistes devraient étudier la philosophie Kassav’ pour comprendre les fondamentaux du mindset à avoir pour avoir une carrière longue à succès… 

Dans trois ans, le Zouk fêtera ses 50 ans. Je suis sûre que vous aurez le culot de demander à Aya Nakamura de venir chanter en l’hommage de Kassav’... Et il y aura vos médias (afro)français pour venir encore nous faire la leçon de morale sur notre pseudo-xénophobie parce qu’on aura été capable d’applaudir Aya Nakamura ET de regretter de ne pas avoir d’artistes locaux pour faire briller notre Zouk… Parce que le pire dans tout ça, c’est que même la reconnaissance symbolique mendiée ces cinq dernières années n’a été donnée qu’à Kassav’ au final. Je n’ai pas dit que Kassav’ a mendié cette reconnaissance. Je dis qu’ils sont parmi les rares à avoir avancé la tête haute pour s’exprimer sans amertume aujourd’hui. Ceux qui sont allés mendier une reconnaissance symbolique avancent avec le filtre colonial sur les yeux et ont peur d’accorder aux cultures de Guadeloupe et de Martinique la même valeur voire une valeur supérieure à celle qu’ils donnent aux cultures des autres. Comment peut-on se penser sur le toit du monde pour un disque d’or, un million d’abonnés sur les réseaux sociaux mais avec 0 impact culturel et sans être respecté dans les industries culturelles, ne serait-ce qu’au niveau national ? Comment peut-on avoir des standards et des critères de réussite aussi bas ? Comment peut–on se satisfaire des miettes que l’industrie nous laisse alors que nous produisons la matière première ? 

Je n’ai pas de conclusion. Je refuse de faire une conclusion parce que je crois toujours qu’au moins un.e artiste de Zouk de chez nous va bosser son branding, son storytelling et son marketing pour continuer à écrire cette partie de notre histoire musicale. J’espère que nos professionnels pleins d’amertume vont apprendre à se taire dans les médias. J’espère que les jeunes avides de visibilité vont arrêter d’utiliser le Zouk pour se donner une légitimité d’expert de la musique mais se contentent juste de se conformer au filtre colonial. J’espère que le discours de celles et ceux qui documentent le Zouk dans le respect, dans la conviction prendra plus d’espace sur Internet et encouragera les plus jeunes à prendre enfin le relais de Kassav’. J’espère que cette revalorisation montrera que ces 30 dernières années d’errance sont un exemple de ce qu’il ne faut PAS faire. Si la frustration actuelle est le prix à payer pour que les générations d’artistes à venir se ressaisissent et emmènent notre Zouk plus loin, qu’il en soit ainsi. 

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