Caribéens, une success story américaine

ndlr : cet article a été publié pour la première fois sur myinsaeng.com le 11 novembre 2016.


Le 2 novembre 2016, France Ô a diffusé un nouveau numéro de son magazine Investigatiôns . Ce spécial élections américaines était l’occasion de regarder le documentaire “Caribéens, une success story américaine” réalisé par Rohkaya Diallo.

Tout est dans le titre. En 50 minutes, le téléspectateur a un aperçu de ce qu’est être un Caribéen ayant réussi aux États-Unis. Les explications historiques faciles à comprendre et à retenir accompagnent les récits individuels illustrant la force culturelle de cette partie de la diaspora caribéenne. Une chose à souligner, d’autant plus importante qu’il est vraiment rare d’avoir une telle approche, la réalisatrice livre essentiellement une analyse du point de vue féminin.

A part l’acteur Jimmy Jean-Louis choisi comme premier exemple de success story (d’ailleurs, j’ai peut-être loupé la mention ou peut-être que c’était un oubli volontaire mais Nicki Minaj me semble désormais aussi bien un exemple de la diaspora caribéenne à succès que Rihanna), les autres histoires proposées sont celles de femmes… Et ce serait peut-être sur ce point que le documentaire m’a un peu laissée sur ma faim. Tout d’abord, bien que les générations de mères-filles voire de petite-fille étaient représentées, il n’y avait pas particulièrement de réciprocité dans le récit que chacune fait de la réussite et/ou les échecs dans son parcours de vie… Par exemple, chaque mère interrogée explique qu’elle a repris des études, pris des cours d’anglais pour s’intégrer non pas pour elles-mêmes mais avant tout pour leurs enfants, pour qu’ils n’aient pas honte d’elles. Les filles n’évoquent pas particulièrement leur mère dans le récit de leur cheminement culturel. Je ne sais pas trop comment l’expliquer… Ma conception de la famille antillaise (francophone) avec la maman potomitan influence probablement ma grille de lecture et me fait donner autant d’importance à l’absence d’un discours insistant plus sur le rôle de la maman dans la success story (sorry pour la figure du daddy).

Peut-être, effectivement, que les enfants de seconde génération sont plus centrés sur eux-mêmes parce qu’ils doivent construire leur propre système de représentation qui sera toujours différent de celui des adultes de la première génération. Je m’attendais un peu plus à entendre des anecdotes sur l’expérience parent-enfant et pas juste celle des parents en parallèle à celle des enfants ? De même, j’ai aussi eu une mini-frustration sur la partie évoquant brièvement le lien entre l’immigration caribéenne et le mouvement des droits civiques des années soixante, le panafricanisme. Google is my best friend, I know.

De toute façon, je pense que le propos était de montrer l’attachement que la diaspora caribéenne états-unienne ressent envers ses racines, le rôle de la transmission d’une mémoire culturelle commune s’inscrivant dans la mémoire culturelle des États-Unis. C’était probablement la nécessité du montage pour un format TV, mais les explications sur le pourquoi de la réussite des Caribéens m’ont semblé un peu courtes et limitées. Elles ont laissé de côté la question de la solidarité entre les immigrants venus d’îles différentes. On la voit dans le choix des situations d’interviews, des décors quand on se promène dans Little Haiti par exemple, mais cet aspect n’a pas d’interprétation sociologique/culturelle/politique. Si nous avons droit à un court passage d’interview en créole haïtien, les liens interculturels entre les îles sont passés sous silence. D’accord, les immigrants se sont regroupés par quartier et les communautés ont chacune une forte culture, mais les échanges (ou le manque d’échanges) entre elles ont forcément joué un rôle sur leur intégration dans le pays… Non ?

Ce n’est pas présenté comme tel, mais ce documentaire illustre la dimension inclusive du mot “caribéen”. L’exemple du restaurateur Ben Ali le souligne bien. Quand tu es Caribéen désormais, tu es juste Caribéen. Ceux qui ne le sont pas ne se posent pas la question du poids des origines caraïbes (oui, oui, le peuple d’avant la colonisation), africaines, asiatiques (principalement indiennes et chinoises) ou européennes pour te définir en tant qu’individu. Cet homme est présenté comme un Trinidadien dont le secret de la réussite a été d’utiliser les épices de “ses origines”. Je veux dire… tout le monde est à l’aise pour dire “afro-américain” ou “africain-américain”, “Asian-American”, “Mexican-American” mais quand tu viens de la Caraïbe, la pluralité de ta culture en tant qu’afro-caribéen/indo-caribéen/sino-caribéen/[insert any origin/caribéen] est englobée dans le simple terme “caribéen” qui n’a pas la même réalité qu’on vienne de Puerto Rico, Haïti, de Barbade, de Trinidad ou de Guadeloupe. Et on le vit bien, non ?

D’une façon générale, le documentaire n’insiste pas sur les différences de vécu qui auraient pu être basées AUSSI sur le fait de venir de telle ou telle île. Je veux dire celui qui quitte la Jamaïque et celui qui quitte Haïti le font sûrement pour les mêmes raisons mais pas dans les mêmes circonstances historiques. Ils n’auront pas recours aux mêmes ressources, aux mêmes réseaux ou ne les utiliseront pas de la même façon pour s’en sortir… Sans compter que le documentaire montre principalement des cas où le lien avec l’île d’origine est inexistant. Je ne parle pas des célébrités mais bien de ces gens ordinaires comme ceux de ce documentaire. La culture qu’ils revendiquent est une culture vivante, importée et qui évolue par rapport aux autres cultures du territoire où ils vivent donc différemment de la culture de l’île… Et franchement, ils le vivent bien. En tout cas, c’est l’illusion que ce documentaire donne en esquivant les questions du rapport à la famille restée sur l’île et aux conflits liés à la perception que les îles ont d’elles-mêmes. Je sais, si on veut donner des éléments sur les conditions de vie dans la Caraïbe à l’époque et pourquoi certains francophones ont fait le choix de s’expatrier aux US et pas en France à une époque où le Bumidom était en pleine action, il faudrait un reportage de 10 heures.

Oui, parce qu’au final, ce documentaire est l’occasion de poser une nouvelle fois la question : “et sinon, en France, on dit quoi ? Les success stories de la diaspora caribéenne sur le sol français, on les médiatise ?” Peut-être le docu avec des archives et des interviews inédites est en préparation ? J’espère.

En attendant, vous pouvez (re)voir celui du Bumidom de “Cash Investigations” et un docu INA des années 1970. Et sans oublier la fiction ! La sortie du film Le Gang des Antillais permettra peut-être de faire avancer d’autres projets pour mettre en scène les multiples facettes de l’histoire de cette diaspora caribéenne francophone.

Photo : Women from Guadeloupe, French West Indies, arrived on S.S Korona, Ellis Island, April 6, 1911, Augustus F. Sherman Collection, Statue of Liberty National Monument